FABRE D’EGLANTINE

Philippe François Nazaire Fabre, plus connu sous le nom de Fabre d’Eglantine, est né à Carcassonne le 21 juillet 1750 d’un père marchand drapier qui, ayant fait de mauvaises affaires, part s’installer à Limoux. Le jeune Philippe y fait de brillantes études chez les Doctrinaires, qui l’envoient dans leur collège de Toulouse, où il enseigne dans les basses classes jusqu’en 1771. À cette date, il participe aux Jeux floraux de l’Académie, et y obtient un lys d’argent pour un Sonnet à la Vierge ; on pense que c’est à cette époque qu’il aurait adopté le nom d’Eglantine, peut-être par dépit de ne pas avoir obtenu l’églantine d’or, premier prix du même concours. Attiré par le théâtre, il quitte Toulouse et commence en 1772 une carrière de comédien, errant de ville en ville et menant une vie facile à la recherche d’aventures galantes : on le voit à Versailles, à Troyes, à Chalon, à Beauvais, à Mâcon ; en 1776, il est à Namur et entre dans la troupe d’Hébert, et séduit la fille de l’acteur Desremond, âgée de quinze ans, ce qui lui vaut un procès. En 1777 on le retrouve à Paris, puis à Sedan et à Troyes. En 1778, il épouse à Strasbourg une amie comédienne, et deux ans plus tard fait jouer à Maastricht sa première œuvre, une opérette, dont il reste l’immortelle Il pleut, il pleut bergère. Mais, chassé de sa troupe pour son mauvais caractère, il travaille pour le Journal entre Meuse et Escaut, avant de reprendre ses pérégrinations : Besançon, Genève et Lyon, où il se lie avec Collot d’Herbois. Il fait jouer une tragédie, Vespa, qui est sifflée. Le 11 mars 1785, il prend la direction du théâtre de Nîmes, doit s’enfuir pour dettes, se rend en Avignon pour échapper à ses créanciers, et se réfugie au collège des Doctrinaires, où il donne des cours de diction. En 1787, Fabre d’Eglantine s’établit à Paris, où il entre comme secrétaire au service d’un marquis, et poursuit sa carrière d’auteur. Le 21 septembre, il fait jouer au théâtre des Italiens Les gens de lettres ou le poète provincial à Paris, puis reprend Vespa sous le titre Augusta – la pièce est à nouveau très mal accueillie. Au mois de janvier 1789, il donne Le présomptueux ou l’heureux imaginaire, qui échoue. Le 26 mai, sa pièce Le collatéral ou l’amour et l’intérêt a plus de succès, mais il la présente sans nom d’auteur, sans doute parce que ses créanciers sont toujours à ses trousses. Ils sont sur le point de le faire enfermer, mais une lettre de Louis XVI lui épargne la prison.
Fabre d’Eglantine ne semble avoir pris aucune part, sans doute par indifférence, à l’agitation pré-révolutionnaire, mais adhère rapidement au mouvement de la Révolution. Habitant le district des Cordeliers, il fait partie du club du même nom, et se lie avec Marat, Desmoulins, et surtout Paré et Danton, avec lesquels il forme le trio des « présidents permanents » du district. Il se réconcilie avec le public parisien en faisant jouer le 22 février 1790, au théâtre Français, Le Philinte de Molière, une pièce à tendance révolutionnaire. Au mois de septembre 1790, il devient premier rédacteur du journal Les Révolutions de Paris, puis entre au club des Jacobins. Au mois de décembre, il tente de se faire élire juge de paix à Chevreuse, mais un libelle de ses adversaires rappelant son passé d’escroc « avide d’argent, dissipateur et avare, mauvais père, mauvais époux », il échoue. Au cours de l’année 1791, il écrit une nouvelles pièce, Le convalescent de qualité ou l’aristocrate (28 janvier), qui fait l’éloge de Louis XVI, et deux opérettes, L’Apothicaire (7 juillet) et Isabelle de Salisbury (20 août), ainsi qu’une comédie en cinq actes et en vers, L’intrigue épistolaire, donnée au Français le 15 juin 1791 ; peu avant le 10 août 1792, il fera jouer Le sot orgueilleux, satire des révolutionnaires au pouvoir, et qui ne rencontre aucun succès.
Au début de 1791, il offre à la Cour, par l’intermédiaire du ministre de la Marine Du Bouchage, de créer au club des Jacobins une tendance favorable à la monarchie, contre une belle rétribution, mais on ne le prend pas au sérieux. Le 10 août marque pour Fabre d’Eglantine un nouveau départ. Danton, devenu ministre de la Justice, le nomme secrétaire général, aux côtés de Camille Desmoulins. À l’aide de ses appointements (1500 livres par mois), il fonde un journal par affiches, Compte-rendu au peuple souverain, dans lequel il appelle au meurtre, et apparaît comme l’un des responsables des massacres de septembre. Cherchant par tous les moyens à s’enrichir, Robespierre l’accusera d’avoir puisé dans les fonds secrets et d’avoir vendu, avec un bénéfice de 40 000 livres, des souliers destinés à l’armée et qui après douze heures d’usage partirent en morceaux ! Robespierre écrit d’ailleurs de Fabre : « Des principes et point de vertu ; des talents et point d’âme ; habile dans l’art de peindre les hommes, beaucoup plus habile à les tromper. » Le 5 septembre 1792, il est élu député de Paris à la Convention. Sa femme l’ayant quitté depuis plusieurs mois, il s’installe dans un hôtel avec sa maîtresse. Il siège à la Montagne, mais intervient peu à la tribune, surtout au début, agissant dans l’ombre au gré des circonstances et de ses propres intérêts. Le 3 novembre, cependant, au nom des comités d’agriculture et de commerce, il prononce un discours sur les subsistances : « La liberté particulière, déclare-t-il, doit céder à l’intérêt général ; il faut donc que, dans un moment de dette, celui qui a du blé à vendre, et qui refuserait de le faire, puisse y être obligé ; il faut qu’on le puisse requérir d’approvisionner les marchés dégarnis ; l’intérêt du peuple, les principes sacrés de l’égalité exigent la multiplication des lieux de marché. Voilà les motifs des premiers articles du projet de décret que nous allons vous soumettre. L’exportation doit être strictement défendue ; les lois la prohibent avec sévérité. » Lors du procès de Louis XVI, il vote contre l’appel au peuple, et pour la mort sans sursis : « J’ai balancé les trois genres de peines contre Louis. Que résultera-t-il de la déportation ? Fureur, rage, vengeance, efforts éternels de nous nuire de la part de Louis ; de notre part, signe évident de faiblesse et de pusillanimité, qui enhardira les rois… La réclusion de Louis vaudrait-elle mieux que son bannissement ?… N’offrons pas continuellement un appât aux conspirateurs ; n’offrons pas aux intrigues la personne d’un ci-devant roi à négocier… Il n’est qu’une peine qui convienne au tyran ; la patrie, la justice et la politique me font un devoir de la prononcer. » Grâce à Servan, il entre au comité de guerre.
À la suite de la déclaration de guerre à l’Angleterre, le 1er février 1793, il est désigné, avec Condorcet, Barère et Paine, pour rédiger une « Adresse au peuple anglais » – qui, œuvre du premier, ne sera jamais soumise à la Convention vu l’affolement dû aux premières défaites en Belgique. Profitant de sa position au comité de guerre, il s’adonne à la prévarication, aux dépens de l’Etat, et spécule sur les actions de la Compagnie des Indes, avant d’attaquer celle-ci à partir du 16 juillet 1793. Entré au Comité de sûreté générale, il entame une campagne contre l’agiotage, et monte avec Chabot et Delaunay une fructueuse opération de liquidation des sociétés commerciales et bancaires en relation avec l’étranger, les accusant d’être à la solde de l’Angleterre. La Convention le suit, et vote la liquidation de la Compagnie des Indes et la suppression des compagnies par actions, et le séquestre des biens étrangers. Le 5 octobre, la Convention adopte le principe d’un calendrier républicain, à l’institution duquel sont étroitement associés les noms de Fabre d’Eglantine et de Gilbert Romme. Dans le rapport qu’il présente quelques semaines plus tard au nom de la commission chargée du projet, il justifie les choix faits quant aux noms des mois : « L’idée première qui nous a servi de base est de consacrer, par le calendrier, le système agricole et d’y ramener la nation, en marquant les époques et les fractions de l’année par des signes intelligibles ou visibles pris dans l’agriculture et l’économie rurale… Nous avons imaginé de donner à chacun des mois de l’année un nom caractéristique, qui exprimât la température qui lui est propre, le genre de productions actuelles de la terre, et qui tout à la fois fît sentir le genre de saison où il se trouve dans les quatre dont se compose l’année. Ce dernier effet est produit par quatre désinences affectées chacune à trois mois consécutifs, et produisant quatre sons, dont chacun indique à l’oreille la saison à laquelle il est appliqué. ». C’est donc ainsi que, de l’imagination de Fabre d’Eglantine, sont nés vendémiaire, brumaire et frimaire pour l’automne, nivôse, pluviôse et ventôse pour l’hiver, germinal, floréal et prairial pour le printemps, messidor, thermidor et fructidor pour l’été. Mais l’affaire de la Compagnie des Indes le poursuit. Vers la mi-octobre, sans doute pour détourner les soupçons, Fabre fait des révélations, en particulier à Robespierre et à Saint-Just, dénonçant un complot ourdi de l’étranger et ayant des complices parmi les « ultra-révolutionnaires ».
Mais, à la fin du mois de décembre, l’Incorruptible apprend son rôle dans la liquidation de la société. Il le dénonce aux Jacobins, qui le radient. Convaincu de faux en écriture et de concussion, il est décrété d’accusation et arrêté le 12 janvier 1794 à son domicile, et enfermé au Luxembourg. Danton demande qu’il puisse être entendu à la barre, mais Billaud-Varenne et Vadier font repousser sa motion : « Il y a turpitudes, dit Billaud-Varenne…L’intervention de Danton n’empêche pas qu’il existe des faux et du trafic … (et) que Fabre soit un scélérat consommé. La hache de la loi, que Danton le veuille ou non, frappera les coupables. » Et d’ajouter, devant son insistance : « Malheur, Danton, a celui qui a siégé à côté de Fabre d’Eglantine, et qui veut encore rester sa dupe ! » Fabre d’Eglantine comparaît devant le Tribunal révolutionnaire avec Chabot, Basire, Delaunay et les Dantonistes, et se défend en accusant ses complices. Condamné à mort, il est guillotiné avec eux le 5 avril 1794.












