LE CARPENTIER
Né à Helleville (Manche) le 1er juin 1759 d’un père cultivateur aisé, Jean-Baptiste Le Carpentier s’enthousiasme dès 1789 pour la Révolution, et s’engage dans les actions menées par les patriotes locaux. Il organise à Valognes une société des Amis de la Constitution, devient en 1790 lieutenant dans la garde nationale, et est élu en septembre 1792 député de la Manche à la Convention, où il siège parmi les Montagnards. Le 3 décembre, dans le débat sur le procès de Louis XVI, il déclare : « Demander si Louis Capet est jugeable… c’est insulter à la raison, à la justice ; c’est vouloir présenter l’égalité comme un fantôme ; c’est indirectement faire retomber sur la nation opprimée les crimes de son oppresseur ; c’est nier la souveraineté du peuple, douter de sa loyauté… Louis a voulu se placer lui-même sous le couteau de la loi en accumulant sur sa tête tous les genres de crimes : le poignard dont il a assassiné tant de citoyens a gravé le décret solennel qui doit bientôt le frapper. » Il vote contre l’appel au peuple et le sursis et se prononce pour la mort.
Le 9 mars 1793, il est envoyé dans son propre département et dans l’Orne voisine, avec Bourdon de l’Oise, pour y accélérer la levée des 300 000 hommes décrétée par la Convention. Les deux hommes se préoccupent en priorité de la mise en défense des côtes contre d’éventuelles incursions anglaises. Rappelés le 30 avril, comme tous leurs collègues envoyés pour la même mission, ils rentrent à Paris le 11 mai. Quelques mois plus tard, après la chute des Girondins, Le Carpentier est une seconde fois envoyé dans la Manche et l’Orne, cette fois pour y favoriser la levée en masse (décret du 23 août 1793). Les autorités locales ayant affiché des positions fédéralistes, il s’occupe tout autant des levées d’hommes que de l’épuration de ces autorités. Il multiplie aussi les mesures contre le clergé, à un moment où déferle la vague déchristianisatrice, mais il refuse les excès antireligieux. À l’instar des autres représentants en mission chargés de la levée en masse, il fait l’objet d’un rappel le 3 novembre, mais à cette date il opère déjà de facto auprès de l’armée de l’Ouest, et il est sur le point de se retrouver en première ligne face aux Vendéens. Quelques jours après que la Convention ait décrété ce rappel, il vient s’enfermer dans Granville avec des renforts qui portent la garnison de la place à 5500 hommes, et joue un rôle clef dans la défense de ce port convoité par les Vendéens à l’occasion de ce que l’on a coutume d’appeler la « virée de la Galerne ». L’échec vendéen consommé, le Comité de salut public le maintient en mission dans les départements de l’Ouest, notamment à Saint‑Malo : il peut annoncer à la Convention que dans la cité malouine, « au moyen de purgatifs révolutionnaires, l’aristocratie, le fédéralisme et la superstition ont été replongés dans le néant. » Considéré comme politiquement fiable, il fait ainsi partie au printemps 1794 des quelques dizaines de représentants en mission qui restent sur le terrain, forts du soutien du Comité, là où près des deux tiers d’entre eux ont été rappelés à des dates diverses.
Il l’est le 6 août, quelques jours après la chute de Robespierre, et regagne Paris le 19, après environ une année de mission alors que la levée en masse n’aurait dû l’éloigner de Paris que pour un temps restreint. « Ce retour au sein de la Convention, temple de la liberté, écrit-il, m’offrira la jouissance qu’éprouve un voyageur qui, après une année d’absence et de travaux, rentre enfin dans sa famille. » Mais il se voit reprocher ses excès à Saint-Malo, et répond en évoquant la défense de Granville. Mis en état d’arrestation, il est enfermé dans la sinistre prison du château du Taureau, sur un îlot de la baie de Morlaix, avec Bourbotte, Du Roy, Duquesnoy, Goujon, Romme, Soubrany. Tandis que les six hommes entrent dans l’histoire sous le nom collectif de « martyrs de prairial », Le Carpentier est transféré dans les geôles de Brest. L’amnistie votée lors de la séparation de la Convention le rend à la liberté, sans bien sûr lui offrir une quelconque chance de participer aux assemblées du Directoire. Il regagne alors Valognes au grand dam des autorités locales, qui ne souhaitent pas s’encombrer d’un tel homme. Il y ouvre un cabinet de consultations juridiques. Condamné à l’exil par la Restauration, il s’embarque au début de 1816, se réfugie à Guernesey mais en est expulsé par les autorités anglaises. Il revient un mois plus tard clandestinement en Normandie, où il est protégé par ses amis et par des paysans du Cotentin. Ce n’est qu’en novembre 1819 qu’il est retrouvé, pour être enfermé au Mont-Saint‑Michel, où il meurt le 27 janvier 1829.












